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Crise du sperme et perturbateurs endocriniens: une campagne de désinformation en Allemagne?

Le 25 juillet 2017 Levine (and al.) ont publié une méta-analyse internationale, synthétisant les résultats de 185 articles scientifiques sur le décompte des spermatozoïdes depuis 1973. Les résultats de cette étude sont alarmants puisque l’on observe un déclin de 1,4% par an dans le décompte du nombre de spermatozoïdes par ml. Cette concentration est passée de 99 par ml en 1973 à 47,1 /ml en 2011 chez les hommes occidentaux. Le déclin est tel que si rien n’est fait dans les prochaines années, la plupart des hommes occidentaux pourraient être infertiles d’ici 30 ans.

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Une crise du sperme en lien avec les perturbateurs endocriniens?

Les auteurs suspectent fortement l’effet de perturbateurs endocriniens:

« While the current study is not designed to provide direct information on the causes of the observed declines, sperm count has been plausibly associated with multiple environmental and lifestyle influences, both prenatally and in adult life. In particular, endocrine disruption from chemical exposures or maternal smoking during critical windows of male reproductive development may play a role in prenatal life, while lifestyle changes and exposure to pesticides may play a role in adult life. »

Ces perturbateurs endocriniens sont présents dans nombre de nos produits de consommation courante : des fruits et légumes arrosés aux pesticides, des couches pour bébés, aux produits cosmétiques. Ils pourraient causer non seulement des troubles au niveau de la fécondité, mais aussi des cancers, de l’obésité et des troubles du comportement chez les enfants (hyperactivité, autisme).

Une campagne de désinformation en Allemagne?

Les enjeux économiques autour des perturbateurs endocriniens sont colossaux, particulièrement en Allemagne, où siègent les groupes Bayer et BASF. La question d’une réglementation divise l’Europe car l’Allemagne a fait le choix de protéger la santé financière de ses entreprises chimiques au détriment de la santé des européens. Un accord final, mettant fin à 8 années de débats devrait être voté au parlement européen le 28 septembre 2017. Cet accord devrait être très décevant pour les citoyens européens car il fait la part belle aux propositions des entreprises.

Ce débat fait la une des journaux en France depuis plusieurs années. En Allemagne, l’opinion publique n’y est pas tout sensibilisé. Alors que les allemands sont en général plutôt bien informés, engagés et responsables sur la plupart des questions environnementales.

Méthodologie

En ouvrant les journaux allemands, j’ai été assez choquée par la nonchalance et l’irresponsabilité des journalistes allemands commentant cet article scientifique. J’ai donc comparé ce qui se passe dans la presse allemande, avec ce que l’on peut trouver dans la presse française et anglaise. Afin que cela soit comparable, je n’ai pas pris tous les articles, mais seulement ceux qui étaient publiés dans les 10 journaux les plus importants dans chaque pays, et dont les articles sont disponibles sur Internet. Vous pourrez retrouver ma bibliographie en bas de page. J’ai trouvé 9 articles en Allemagne sur ce sujet, 10 au Royaume-Uni et seulement 2 en France.

Au Royaume-Uni, c’est la panique totale. On parle d’extinction de l’espèce humaine et on donne des conseils aux hommes pour maintenir un bon niveau de fertilité. En France, le ton est plus modéré. Des experts scientifiques constatent ce résultat alarmant, et s‘expriment sur l’étude tout en faisant le lien avec les perturbateurs endocriniens.

En Allemagne, l’ambiance est complètement différente. Un chercheur monopolise toute l’expertise sur le sujet : le professeur Stefan Schlatt. Il est spécialiste en reproduction humaine à l’université de Münster. Il sera rejoint par le professeur Artur Mayerhofer du centre de biomédecine de l’université de Munich, puis par la société allemande d’urologie. Tous les trois partagent le même discours : il n’y a pas de quoi paniquer… Sérieusement ? Comment en arrivent-ils à de telles conclusions?

1: Minimiser l’ampleur des dégâts

La communauté scientifique considère cette étude comme une prise de conscience, et invite la communauté internationale à examiner plus sérieusement le lien entre infertilité et perturbateurs endocriniens. C’est ce que l’on retrouve dans la conclusion de l’étude, et aussi dans un rapport de l’OMS de 2013.

Face aux mêmes chiffres, les chercheurs allemands estiment qu’il n’y a pas de soucis à se faire et conseillent à la population de ne pas paniquer. Les raisons de ne pas de se faire de soucis ? Le taux de spermatozoïdes nous permet toujours de nous reproduire. Stefan Schlatt déclare dans le Süddeutsche Zeitung que : « lorsque l’on regarde concrètement les chiffres, on s’aperçoit que l’on est encore loin de la limite définie par l’OMS pour l’infertilité ». Ce même message est répété dans tous les articles de journaux et fait les gros titres des journaux allemands : « crise du sperme : pas de panique ! », alors qu’au Royaume-Uni on fait les titres sur l’extinction de l’espèce humaine.

Lorsque je regarde les chiffres, c’est exact : aujourd’hui nous n’avons aucun souci à nous faire. Mais si l’on regarde la pente de la courbe pour les hommes occidentaux, on observe un déclin de 1,4% par an. Et 1,4% par an, cela signifie que la plupart des hommes occidentaux pourraient être infertiles en 2034. Si l’on prend en compte l’aléa statistique, on a 95% de chances que cela se passe entre 2027 et 2051. Pour nous, pas de problème. Mais a-t-on vraiment envie d’envoyer nos enfants se reproduire dans des laboratoires?

2: Noyer le poisson

Tandis que les causes de ce déclin sont plutôt claires pour les scientifiques et l’opinion publique en France et au Royaume-Uni, en Allemagne on s’interroge toujours… Pour mettre ceci en évidence, je me suis amusée à dénombrer les causes suspectées de la baisse de fertilité, et à compter le nombre d’occurrences dans les articles. Voici les résultats :

 

Les 3 causes les plus fréquemment citées en Allemagne sont l’aspirine, le téléphone portable dans la poche, et les couches chaudes des bébés. Notez que ces causes n’apparaissent ni en France, ni au Royaume-Uni. Pour quelles raisons fait-on l’impasse en France et au Royaume-Uni sur le danger potentiel de l’aspirine et du téléphone portable?

Dans ces deux pays, on a en fait peu de doute sur l’effet suspecté des perturbateurs endocriniens sur la fertilité. C’est également cette hypothèse d’une baisse de la fertilité due aux perturbateurs endocriniens qui paraît la plus sérieuse dans l’étude… lorsque l’on prend la peine de la lire.

3: Discréditer gentiment les résultats de l’étude

Tandis que l’on parle de consensus en France et au Royaume-Uni, les scientifiques allemands estiment cette étude n’est pas allée assez loin. Ha, la rigueur allemande !

 

  • Les auteurs de l’étude n’auraient pas pris en compte la mobilité des spermatozoïdes, qui joue un grand rôle dans la fertilité. C’est exact, mais pourquoi prendre en compte la mobilité des spermatozoïdes lorsque l’objectif de cette méta-analyse est de dénombrer les spermatozoïdes? On ne demande pas aux auteurs de les classer par couleur. On leur demande de mettre la communauté scientifique d’accord sur l’ampleur du déclin constaté dans bon nombre d’études.

 

  • Stefan Schlatt se réfère également à une étude de 2011 dont ni la source, ni l’échantillon, ni la méthode ne sont cités dans le journal. Pour cette raison, on ne peut pas vérifier si elle a été considérée par la méta-analyse de Levine. La concentration moyenne dans cette étude est de 137,5 millions/ml pour des hommes européens fertiles.

 

  • Les méthodes sont mises en cause: les chercheurs allemands regrettent qu’ils n’aient pas utilisé les dernières méthodes, plus performantes, pour observer le nombre de spermatozoïdes. Ils proposent que l’étude soit réalisée à nouveau avec ces méthodes, pour avoir des résultats plus solides. Comment les chercheurs auraient-ils pu se concentrer sur les études qui utilisent ces dernières techniques alors qu’ils cherchaient des résultats comparables depuis 40 ans ?

 

4: Divertir : le vrai problème c’est…

Le vrai problème ce sont…. Les femmes ! Elles font des études longues et ne veulent plus se reproduire à 20 ans: http://www.zeit.de/wissen/gesundheit/2017-07/fruchtbarkeit-mann-spermium-ejakulat

C’est tout d’abord complètement hors sujet car la question ne porte pas sur la fertilité féminine. Et c’est ensuite en partie faux. Les journalistes ressortent une étude sur la fertilité publiée dans les années 90, réalisée à partir d’une base de données française datant du 18ème siècle : une époque où les femmes (même françaises) étaient moches, vieilles et à l’agonie à 30 ans et mouraient à 40 ans. Cette étude a été largement contredite depuis .

Bien sûr, les femmes auront un peu plus de difficultés à se reproduire à 40 ans, mais qu’on leur lâche les ovaires. Elles ne sont pas à l’origine du problème de l’infertilité masculine. Même si ce sont elles, et elles seules, qui devront en payer les conséquences à coup de traitements hormonaux invasifs, car on ne sait toujours pas encore traiter l’infertilité masculine.

Le vrai problème

Le vrai problème dans cette histoire ce n’est pas que l’espèce humaine occidentale s’éteigne dans un siècle ou deux, parce que des entreprises allemandes ont décidé de les stériliser gentiment à coup de perturbateurs endocriniens.

Le vrai problème, c’est la désinformation. C’est le laxisme de journalistes scientifiques face à cette étude scientifique pourtant très explicite. C’est aussi d’avoir laissé une équipe de scientifiques allemands monopoliser le débat médiatique avec des arguments plutôt douteux.

Le résultat en Allemagne, c’est un black-out médiatique sur les perturbateurs endocriniens. C’est un sujet qui devrait pourtant les interpeller aujourd’hui, et pas dans 10 ou 20 ans lorsque nos enfants feront face à un réel problème de santé publique. L’Union européenne doit se prononcer sur les perturbateurs endocriniens le 28 septembre 2017. L’opinion publique allemande est toujours à l’état végétatif. C’est grave car ce sont les propositions des entreprises (soutenues par l’Allemagne), qui ont dépensé des millions en lobbying ces dernières années, qui devraient être favorisées.

Pour approfondir le sujet, je ne peux que vous conseiller la lecture de l’enquête « Intoxication » (2015) de Stéphane Horel, journaliste d’investigation à Bruxelles.

Bibliographie